07/04/2009
Bérégovoy, le dernier secret
Bérégovoy
Le dernier secret
Jacques Follorou
Editions Fayard
J'ai rencontré Pierre Bérégovoy dans les années 70. Il était alors un des dirigeants importants du PS. Il m'a semblé très "raide", imbu de lui même, d'un accès distant envers le jeune Secrétaire général des cheminots socialistes, que j'étais, ce qui n'avait entraîné (au contraire ?) aucune sympathie de la part de l'ancien cheminot qu'il était. Comme beaucoup de personnes de petite taille, il se tenait très droit, ne voulant pas en perdre un pouce. Comme l'écrit l'auteur dans une litote : "il n'a pas la fibre démonstrative" ; "la nature réservée de Pierre Bérégovoy ne se prêtait guère aux effusions factices".
J'ai rencontré un peu plus tard son frère Michel, lui aussi ancien cheminot, devenu député de la banlieue de Rouen. Le moins que l'on puisse dire est qu'il était différent : Michel était resté un homme du peuple et qui en jouait avec roublardise, avec un contact "populaire" qui assurait ses réélections, alors que Pierre allait d'un parachutage à l'autre, de défaite en défaite, de Brive à Maubeuge, jusqu'à son atterrissage dans la Nièvre, par volonté présidentielle. "Bérégovoy a toujours manqué de charisme et de racines".
L'auteur retrace l'itinéraire de Pierre Bérégovoy : petit fils d'immigré, d'une famille ouvrière, devenu Premier Ministre, par son talent et par son travail acharné, voyant son rêve de Présidence de la République brisé par la lourde sanction électorale qui marque la fin de sa résistible ascension. La SNCF, EDF, le syndicalisme, la SFIO, le PSU, Mendès-France, Alain Savary, et enfin Mitterrand, avec la frustration de ne jamais faire partie d'aucun des cercles rapprochés. Il se voulait "le gestionnaire, dans le sillage de François Mitterrand, le visionnaire".
Le livre commence et se termine par son suicide, qu'aucun militant socialiste de notre génération ne pourra oublier. "L'annonce de la mort de Pierre Bérégovoy est un traumatisme collectif, car elle sonne comme un échec de la gauche". Nous nous souvenons tous de l'acharnement du juge Thierry Jean-Pierre, qui entrera ensuite en politique, au Parlement européen, à la droite de la droite, et des campagnes de presse, en particulier du "Canard enchaîné" à propos du prêt immobilier d'un million de francs, sans intérêt, accordé par un riche ami du Président.
Le "dernier secret", qui justifie le titre du livre, c'est que "Béré", comme nous l'appelions familièrement, hors de sa présence, voulait protéger les siens, qui avaient profité de largesses douteuses de ces hommes d'argent, ces "aventuriers des affaires" que l'homme de pouvoir Bérégovoy s'était mis à fréquenter un peu plus que ne l'exigeait le sauvetage d'entreprises nivernaises en difficulté. "Ces gens qui n'auraient jamais parlé aux socialistes s'ils n'avaient pas été au pouvoir".
L'auteur fournit une explication à laquelle tous les militants, en particulier les élu(e)s pourront souscrire : "Que suggérer à un homme politique qui a imposé à l'ensemble de sa famille près de 40 ans de vie militante et de week-ends passés sur les routes, en meetings, en salles enfumées ? La culpabilité des hommes politiques vis-à-vis de leur entourage familial est une donnée méconnue". Il avait un "sentiment de dettes" et voulait "payer le prix de son absence" ; "l'ambition personnelle cohabitait avec les scrupules du père de famille et de l'époux".
Extraits :
"Son absence d'humour et d'autodérision transformaient toute critique en blessure mortelle"
"Avait-il réellement été séduit par la comédie du pouvoir et son cortège de courtisans aux faux airs d'amis qui, comme autant de papillons attirés par les ors de la République, vous quittent dès que la lumière s'éteint ? Il s'était habitué à cette déférence et à ces sollicitations que l'on prend pour soi alors qu'elles ne visent que votre image".
"En se tuant, l'homme d'Etat a effacé l'homme de faiblesses".
08:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique
05/04/2009
un cadavre de trop
Un cadavre de trop
Ellis Peters
10/18 n°1963
Il y a déjà quelques temps que l'historien quasi officiel de ce blog, mon ami Frédéric Dubuisson, a parlé, dans un des ses commentaires, toujours pertinents, des aventures moyenâgeuses du frère bénédictin Cadfael (prononcez Cadvale), herboriste, ancien héros de la croisade, grand résolveur d'énigmes.
J'aime quand la dimension historique s'ajoute à l'intrigue policière.
"Un cadavre de trop", premier roman, d'une série de vingt et un, publié en 10/18, se déroule en pleine guerre de succession entre les petits enfants de Guillaume, qui n'aimait pas qu'on l'appelle "le conquérant", et encore moins "le bâtard".
Comme dans tout roman "policier", le lecteur se demande "qui a tué ?", mais en plus il y a la reconstitution de l'atmosphère de l'Angleterre du XIIe siècle.
Citations
"Ce que tu ne dis pas n'est pas dangereux"
"Connaissez vous des être humains qui ne soient pas étrangers les uns aux autres ?"
"On apprend des choses dans le livre de la vie et en étudiant nos semblables"
"Il avait gardé un esprit turbulent, incorrigiblement emporté et prompt à l'insubordination"
"La justice n'est-elle due qu'aux être irréprochables ?"
08:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, histoire
04/04/2009
Mes hommes de lettres
Mes hommes de lettres
Petit précis de littérature française
Catherine Meurisse
Editions Sarbacane
Catherine Meurisse est dessinatrice à « Charlie Hebdo ».
Elle revisite, en bandes dessinées, les auteurs de la littérature française.
Quel regret de ne pas avoir eu entre les mains cet album au moment où notre bréviaire obligatoire, et unique, était le Lagarde et Michard. Les enseignants n’auraient probablement pas supporté que nous nous contentions du Meurisse, mais nous aurions eu un complément agréable.
L’Histoire commence au Moyen-âge, plus précisément au IXe, pour prendre son essor avec les « chansons de geste », diffusées par les trouvères (au nord) et les troubadours (au sud) à partir du XIe siècle, popularisant « le roman de renard » et « les chevaliers de la table ronde ».
Les découvertes de terres lointaines et l’imprimerie « décrassent la tête ». Rabelais est au centre de ce « nouveau monde ». Comme l’écrit Montaigne : « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ».
Le « grand » siècle nous est raconté avec humour, même Corneille et Racine, et Catherine Meurisse se moque un peu du siècle suivant, celui des philosophes, et du « triomphe de la raison ». Hugo domine le XIXe, il a « tout vu, tout senti, tout vécu, tout écrit ». La bataille d’Hernani nous est racontée comme une histoire de B.D.
Catherine Meurisse a une tendresse particulière pour les femmes et les met en valeur : George Sand (« Je revendique la liberté de penser, de parler, de vivre » ; « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé »), et Colette.
Ses descriptions de Balzac, Flaubert, Zola, Proust (« les seuls vrais paradis sont ceux que l’on a perdus ») sont particulièrement réussies. Toutes ces célébrités se retrouvent autour de ce dernier, une madeleine à la main.
Que vous ayez gardé un bon ou un mauvais souvenir de vos cours de français, cet album est pour vous !
08:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature
28/03/2009
Le jour et l'heure
Le jour et l’heure
Guy Bedos
Editions Stock
Guy Bedos a 75 ans (et oui, le temps passe vite ; « vieillir, c’est le meilleur moyen de ne pas mourir »), il est clair qu’il a peur de la mort. Il invente le personnage d’un presque sexagénaire qui apprend qu’il a un cancer, qui a peur de la mort (« le pire n’est pas la mort, mais la peur de la mort »), et qui décide donc de choisir « le jour et l’heure ».
Cela donne un roman à l’humour grinçant qui parle du « droit de mourir dans la dignité » (« tu accoucheras dans la douleur, tu crèveras dans la douleur » ; « droit de mourir dans la dignité, certes, mais d’abord droit de vivre dans la dignité »), mais aussi de la vie, des relations entre parents et enfants devenus adultes.
Guy Bedos nous livre, en prime, comme sur scène, quelques « revues de presse » sur l’actualité, « un festival de l’horreur et de la saloperie ».
« L’avantage du pessimisme, c’est qu’on ne peut avoir que de bonnes surprises »
« Se suicider trop tôt, c’est manquer de mémoire et d’imagination »
« L’avantage de l’écriture, c’est qu’on peut se relire »
« Je frôle la soixantaine, mais il n’y a pas d’âge pour être orphelin »
« J’ai remplacé la foi par la conscience »
« Si on me cherche, on ne me trouve pas, on me perd »
« Le corps a ses raisons que la raison ne connaît point »
« Il a été contaminé par une excessive absorption de romantisme »
« Il n’y a qu’un seul bonheur dans la vie, aimer et être aimé »
07:17 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature
22/03/2009
La dernière Conférence
La dernière Conférence
Marc Bressant
Editions de Fallois
Dernière Conférence internationale, de la CSCE (Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe), issue des Accords d'Helsinki, avant liquidation du "Pacte de Varsovie", quand le partage de Yalta était encore considéré comme une donnée, "aussi imparable que la rotondité de la terre".
Quand la Conférence commence, le Mur, de Berlin, est toujours en place. Elle se termine, quatre mois plus tard, en se réjouissant de la fuite du "Génie des Carpates".
L'auteur est diplomate et a participé à plusieurs Conférences internationales. Il nous montre quelques aspects de celles-ci ("un petit univers, avec ses rites, ses crises, ses relations"), tout en nous faisant revivre ces évènements qui ont bouleversé l'Europe il y a vingt ans.
Comme c'est un roman, l'Amour et la Mort sont également présents.
Extraits :
"Sexagénaire dans pas même six mois : l'impuissance qui s'installe embrasse large"
"Tout est simple quand le hasard vous a fait naître sur les bords de la Seine"
"Prendre au sérieux les choses sérieuses sans jamais se prendre au sérieux"
"Je ne crois plus du tout à ma nomination. Rage froide devant ce qui m'apparaît comme une injustice sans nom, vanité blessée, exaspération d'enfant gâté"
"Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout"
"Londres est une ville où certains s'arrangent pour survivre"
"Déclarer la guerre est une pratique tombée en désuétude"
"Ce qui s'est passé en Pologne et en Hongrie a fait perdre leurs boussoles aux dirigeants de l'Est, habitués à l'intervention des blindés soviétiques en cas de crise intérieure"
"Tchernobyl, en 1986, avait apporté la démonstration irrécusable de l'incapacité de la patrie du socialisme à maîtriser l'avenir"
"D'un système totalitaire on ne sort que totalement"
"L'implosion est le moteur de l'Histoire"
"Pas de pitié pour les ennemis de la pitié"
"Les mots n'embrayent que sur des cervelles déjà convaincues"
"S'il est capable de se passer de Dieu, l'homme ne peut pas vivre sans Diable"
"Il faut à la vie des témoins pour exister"
"Quand les réactions des Pouvoirs assiégés se font incohérents, les assaillants ont gagné"
"Tout ce qui rappelle aux hommes que les carottes ne sont jamais cuites mérite de rester vivant sous leurs crânes durs"
"Les choses ne sont pas difficiles à faire, ce qui est difficile, c'et de se mettre en état de les faire" (Brancusi)
"Tu peux tuer le messager de la vérité, pas l'écho de ses pas" (proverbe transylvanien)
"Pour donner leur chance aux libertés retrouvées, nous devons en profiter à chaque seconde" (Sakharov)
08:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature


